A quelques jours de l'ouverture de son hôtel tropical baptisé "Edenya", les allées de Pairi Daiza bruissent d'une voix sourde, teintée de gémissements et murmures des lamentations, la voix du jardinier qui hante les lieux depuis qu'il s'est mis en tête de succéder aux moines copistes de Cambron.
Tendez bien l'oreille :
"222...222...222!...222!!...222!!!"
- Quoi 222 ?...La deux cent vingt deuxième copie du Bouddha ?...La deux cent vingt deuxième lodge ou trou de Hobbit, de pinguinland, de Babylonia, d'Edenya, de Tintin chez les Jivaros de Rio de Janeiro ?
" Non...des millions...des millions malheureux ! La corde au cou jusqu'à la deux cent vingt deuxième génération, 222 millions de dettes ! Un boulet en fonte au pied dont seuls les créanciers ont désormais la clef. Si je ne fais pas gaffe, au moindre faux pas il va trouer la coque du bateau amiral et entraîner la barquasse au fond de l'étang des ermites.
Ah si j'étais Roi de Belgique, le plat pays aurait le passif des Etats-Unis. J'aurais tout bétonné des côtes de la Manche aux Ardennes, transformé le pays en un Machu Picchu des loisirs et divertissements. Le Belge aurait cessé de suer comme un mineur de fond sur son vélo Eddy Merckx pour découvrir la société du spectacle sans effort et totale détente au paradisio capitaliste.
Et encore...ça c'était avant les 401..."
-Mais quoi 401 ?...pas des millions encore !?
" Misère de misère...401 millions...Quatre cent un millions d'eurooooos ! "
-Mazette !...Comment est-ce seulement possible ?
"Je me suis lâché, j'ai ouvert toutes les vannes de la dépense à tout va : Sanctuary, Oasis, Laguna, Aquacenter, New world, les tapirs avec les hippopotames, les américains avec les africains, les chinois avec les aborigènes, les dinos en plastique et les orangs-outans coulés dans le marbre...j'ai tout mis dans le clafoutis !
Résultat : la petite dette qui monte, qui monte, qui monte ! La grenouille qui voulut être plus grosse que le boeuf, la grenouille-taureau, la grenouille-éléphant, la grenouille-diplodocus, c'est moi !
En vérité, je vous le dis, là est le secret du jardinier..."
- Ah oui lequel ?
" Imaginez, une entreprise est un arbre, tenez un chêne, un séquoia, un baobab...Il grandit, grandit à chaque saison, tous les ans à rajouter cernes après cernes, le tronc qui grossit, grossit sans craindre ni diabète, ni obésité, la cime qui monte vers le ciel toujours plus haut, plus haut, plus haut !... Et qu'arrive t-il si par malheur, un jour, petit arbre cesse de grandir ? "
- Ben, il a atteint la maturité, fier d'être parvenu à son optimum, son plafond de verre, le summum de sa vie...
" Mais non, andouille ! S'il cesse de pousser et croître, il dépérit, rapetisse, devient rabougri, rachitique...Il ne touche plus les dividendes de sa croissance, les billets doux ne sont plus que feuilles mortes d'automne et il meurt, c'est la tombe qui l'attend ! Ci-gît Paradisio.
- Mais en attendant, comment vit-on avec 401 millions de dettes sur le dos ?
" C'est Enferya !...Je cauchemarde, toutes les nuits à faire le même rêve. Je vois cette machine à sous plantée au milieu d'une salle vide, clinquante et provocante comme une guirlande taillée à l'or fin...Je mets une pièce, deux pièces...puis cinq...puis dix...puis cent...j'actionne le levier mais rien, à chaque fois rien, rien ne tombe, rien de rien ! Le désert des Tatares, pas une goutte, pas une poire pour la soif...mais tu vas cracher tes dollars sale bête ! Fais "Gling gling" ou je m'énerve !
J'ai beau cogner la bestiasse dans tous les sens, rien à faire, elle demeure aussi sèche qu'une vache sans lait. Je suis désespéré, pire je sursaute quand on frappe à ma porte. S'ouvre alors une vision infernale, en habits noirs de corbeaux, les croque-morts de Justice, les huissiers venus se payer au domicile du débiteur plombé par les dettes.
Tout y passe, meuble après meuble, cuillère en or après louche de platine...Ah non, pas ça !...Tout mais pas ça !...Pas mon Bouddha d'argent !...Il est à moi, il est à moi !...Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine !...Nooooon !...
Le réveil sonne, c'est la sortie du cauchemar, encore trempé de sueurs froides..."
- La journée commence bien mal...
" Détrompez-vous. Il est l'heure du laitier à Pairi Daiza. Dès les premières lueurs de l'aube, ils arrivent, c'est le débarquement...Sie kommen ! En rangs serrés par dizaines, puis des centaines, des milliers, dans leurs voitures des grands jours, pressés d'arriver à l'Ouest d'Eden...et de tomber dans le premier piège : le parking. Certains touristes, notamment français, ne savent pas encore ce qui va leur arriver, un délestage de porte-feuille avant même d'atteindre la porte d'entrée.
A chaque nouvel arrivant, mon compteur personnel s'affole : une voiture, 13 euros...deux voitures, 26 euros...Cent bagnoles, 1300 euros !...ça y est, je l'entends !...il revient comme une symphonie oubliée...le doux Gling gling des euros qui tombent comme à Gravelotte !... Mille voitures, 13000 euros !...Gling gling !...Dix mille voitures, 130000 euros !...Gling, gling, gling !...Petits, petits, petits !...Venez donner les sous sous à papa !
Mon Dieu, mon Bouddha, mon Vishnou, ma Boumi...je revis....je revis !
- Mais vous ne prendriez pas les clients pour des pigeons ?
"Non, les canards sauvages de la baie de Somme..."
- Que voulez-vous dire ?
" Nos clients sont nos canards sauvages, bon Dieu ! Les uns et les autres doivent passer à des endroits stratégiques, en baie de Somme, il s'agit des fusils de chasse postés dans tous les coins, alignés comme une batterie d'infanterie sur le champ de bataille...Pan ! Pan ! Pan !...Autant dire que les canards ne peuvent pas s'en sortir sans perdre quelques plumes au passage...
Nos batteries à Pairi Daiza sont nos cuisines de restaurants et bistrots, postés tous les 50 ou 100 mètres, une vraie poésie : le " Temple des délices, l'Oasis, l'Octopus, le Bon Foufou, le Bon coin coin"...Des vrais appelants, l'attrape volatile en vadrouille. Ajouter à cela les boutiques à peluche tous les 30 ou 50 mètres...nos canards...euh...nos clients bien aimés se retrouvent dans le jardin des tentations et, que diable, il faudrait être Harpagon pour s'en sortir sans perdre quelques sous au passage.
" Un petit souvenir de Pairi Daiza, Madame ?...Tenez les boucles d'oreilles Ananas...Pan ! 20 euros...N'oubliez pas la belle-mère, elle va être contente, les boucles d'oreilles Cactus...Pan ! 20 de plus...Ah pour le petit dernier, ce serait trop dommage de repartir sans le peluche Panda tout mignon...Pan ! 50 euros...Et pour Monsieur, le livre d'or, c'est donné, c'est pesé, c'est vendu !...Pan ! 50 de plus...Et qui veut ne pas rater l'occasion de l'année ? Messieurs dames, c'est par ici, un magnifique Bouddha en cire d'abeille...Adjugé!...Pan ! 150 euros..."
Voilà le principe de Pairi Daiza : entrer riche comme Crésus, sortir pauvre comme Job. "
- Mais tout le monde ne peut pas se payer des lodges à 500 ou 1000 euros la nuit ?
" Même tarif ! Nababs comme manants, ils iront tous au paradis ! De toute façon, on veut des riches, des riches, des riches ! Pas des croquants et jacquouilles de province sans le sou. Notre coeur de cible, c'est le bobo-écolo en goguette qui étouffe dans sa métropole de béton et souhaite retrouver un jardin des mondes au pas de la porte. Il pourra ainsi oublier son bilan carbone -effroyable- lors de ses pérégrinations multiples, de Bali à Madagascar, de Zanzibar aux grottes du Dazu."
- Etait-il pourtant nécessaire de faire payer un supplément de 5 ou 7 euros pour la visite de la nouvelle serre tropicale ?
" Ecoutez, c'est le gouvernement belge qui a tiré le premier. Il nous assassine avec une taxe qui s'envole de 6 à 12 % par entrée. D'autant plus rageant que la TVA applicable aux parcs zoologiques en France est passée de 10 à 5.5 %. Fureur en Wallonie et représaille immédiate : la taxe Edenya.
Que cela serve enfin de leçon : il ne faut jamais énerver un jardinier, il a la fourche longue, et un coup de fourche au derrière, je vous dis pas ! "
- Mais le contribuable belge a largement participé au financement de Pairi Daiza : 11 millions pour Edenya, 4 millions pour la future gare...La commune de Brugelette a même renoncé à son projet de taxe d'un demi-euro par entrée...
" Ah non, ça suffit !...Y en a marre des critiques à deux balles ! Je ne sais même pas de quoi vous parlez. Si les Belges préfèrent passer leurs vacances à Knokke le Zoute au bord de la mer des hydrocarbures, libre à eux, il y a encore des places gratuites !
Nous, on a les mains dans le cambouis et le champ de blé...euh...de patates...non, de tomates !
Alors stop les détracteurs de salon !..."Pairi Daiza est devenu trop cher, trop grand, on a plus les moyens "...Gna gna gna gna !...." La cash machine, la valse des biftons, la pompe à pognon des deux actionnaires "...Gna gna gna gna gna gna !...Ras le bol la chicorée !
Si cela continue ainsi, je balance tout à Disney !...Ou je cède mes parts à un Emirat du Golfe, 401 millions de dettes cela ne fera pas peur au Sultan. Et basta !
Je ne serais pas le capitaine du Titanic, cet idiot qui coula avec son navire. Moi, je mets les voiles trente kilomètres avant l'iceberg et direction les mers du sud, Tahiti, Vanhuatu et l'île au trésor...Bella ciao !
Débrouillez-vous avec la tourte pâtissière et vogue la galère...sans moi ! "
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Pairi Daiza: la possibilité du Titanic
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- alex2000
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- Enregistré le: Dimanche 17 Juin 2018 11:56
Re: Pairi Daiza: la possibilité du Titanic
Plus je te lis, plus je me dis que vous êtes plusieurs dans ta tête, mais jolie plume ceci dit, et pour le coup je suis d'accord avec toi sur le fond : on commence doucement à avoir l'impression que la direction de Pairi Daiza prend les visiteurs pour les pigeons de service
- Tapirus
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- Enregistré le: Samedi 03 Mai 2025 1:22
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